Message de notre fondatrice

En 1984, la Ville d'Ottawa met sur pied un Groupe de travail sur la violence domestique. L'élan de ce développement novateur reflétait un moment où la sensibilisation du public au problème historique et systémique de la violence faite aux femmes commençait à émerger. Le fait que les femmes étaient et continuent d'être, en grande majorité, victimes dans leurs propres maisons était masqué et dilué par sa caractérisation même de « violence domestique ». Nous l'avons toujours appelée ce qu'elle est : violence faite aux femmes, et avons élargi sa portée à « agression sexuelle ». Ceci reflète plus précisément la manifestation de violence, parfois invisible, comme l'intimidation verbale et pécuniaire, qui se produit souvent dans les batailles pour la garde d'enfants et qui se perpétue longtemps après la séparation du couple.

 

La formation du Groupe de travail sur la violence domestique montre alors la nécessité d'avoir un forum communautaire pour s'assurer que ses recommandations soient invariablement mises en vigueur afin de profiter des circonstances favorables. Cette instance fut structurée en coalition de partenaires sous le nom de Comité de coordination régional contre la violence faite aux femmes (CCRCVFF). En 2006, elle fut rebaptisée la Coalition d'Ottawa contre la violence faite aux femmes (COCVFF). Ce réveil est signalé par le second élan du mouvement féministe des années 1960 et l970. Nous vivions dans une culture d'institutions sociétales et de structures qui toléraient le droit des maris et des pères de discipliner femmes et enfants avec impunité. Cette scandaleuse règle "rule of thumb" ( à vue de nez ) était devenue la norme; c'est-à-dire que le bâton utilisé ne devait pas être plus épais que le pouce de l'homme qui l'employait. L'analyse de la dynamique familiale et des droits de la femme questionne alors ces concepts et commence un mouvement social mondial pour contrer la violence faite aux femmes à tous les niveaux. Le premier exposé formel fut la publicaton britannique de Scream or the Neighbours Will Hear You (Erin Pizzey, 1974).

 

Puis, en 1976, Interval House d'Ottawa ouvre pour seconder Interval House de Toronto. Là commence le mouvement des refuges pour femmes qui est au premier plan de ce nouvel élan qui s'intensifie. Interval House Ottawa sera suivi de cinq autres refuges de première étape qui ouvriront au cours des ans: Maison d'Amitié, La Présence, Lanark County Interval House, Nelson House et Chrysalis House. Harmony House, le seul refuge de deuxième étape dans l'Est de l'Ontario, ouvrira en 1987 tandis que Oshki Kizis Lodge ouvrira pour les sans-abris et les femmes autochtones en 2001. La lutte commence alors afin de prouver que le financement soutenu de sources gouvernementales était une nécessité, ainsi que le défi de construire une base de donateurs et démontrer l'engagement du public et de la communauté. Heureusement, au cours des années 80, les gouvernements fédéral, provincial et municipal s'impliquent en publiant leurs propres rapports et organisent des programmes à l'intérieur de leurs ministères et départements. En 1984, la mairesse Marion Dewar commande un rapport, piloté par Maude Barlow et moi-même.

 

Il servira de tribune pour lancer la coalition en faisant ressortir un besoin pour la police, la santé et les agences de services sociaux et de logements, de revoir leurs politiques et réactions face à la « violence domestique ». Depuis ce moment, plusieurs études, rapports et consultations canadiennes ont été publiés et ont tous contribué à placer la question de violence faite aux femmes à l'ordre du jour politique. Cette recherche a validé le fait que la grande majorité des victimes à la maison sont des femmes, et par extension leurs enfants qui sont traumatisés de voir leur mère brutalisée. En particulier, il y a eu la publication de Battered But Not Beaten (Linda MacLeod, 1987) commandée par le Conseil consultatif sur la condition de la femme. Le matériel utilisé par l'auteur provenait d'interviews et de plusieurs projets de recherches réalisés au Canada et ailleurs. De même, le Gouvernement fédéral, à l'aide du Comité canadien sur la violence faite aux femmes, organisait un sondage d'une portée considérable et dont le résultat fut Un nouvel horizon : éliminer la violence, atteindre l'égalité (Approvisionnements et Services, 1993).

 

Le modèle coalition est d'inspiration communautaire et fondé sur une approche de collaboration. Il découle de la certitude que le pouvoir d'influencer les politiques repose sur une collectivité unie, qui peut communiquer clairement ses objectifs et refléter l'expérience des femmes et les opinions des prestataires de services de première ligne. Les objectifs formulés à ce moment-là, et qui demeurent les mêmes aujourd'hui, sont la coordination des services, le développement des ressources, l'éducation populaire, le rayonnement et la défense des droits. La coalition a rassemblé des services de counseling, des universitaires, des fournisseurs de logement et des programmes autorisés tels Probation et libération conditionnelle et la Société de l'aide à l'enfance. La police, au centre de la protection des femmes en tant qu'intervenants de première ligne, ont été amenés à discuter. Ceci créa un long et fructueux dialogue à savoir comment la police pourrait mieux répondre aux besoins, mieux protéger les femmes et apporter des changements positifs dans leurs politiques. De même, les tribunaux, qui sont liés à la justice criminelle et à la Loi sur le droit de la famille, ont été amenés aux discussions pour s'assurer que les intérêts des femmes et des enfants étaient respectés. Par exemple, en 1995, la coalition organisait une table ronde en vue d'éveiller l'intérêt des hauts responsables politiques et d'examiner le système de justice pénale dans son ensemble. Ce procédé amena un changement de dynamique : la police, les tribunaux et les groupes de femmes ont pu apprécier la complexité des rôles de chacun et un respect mutuel et des résultats concrets ont alors pris place.

 

Avec le temps d'autres agences se sont formées à partir de la coalition : Services pour femmes immigrantes d'Ottawa, Sexual Assault Network, le Programme de soins aux victimes d'agressions sexuelles et d'abus par un partenaire, Cultural Interpretation Services et New Directions. Les sous-comités de la coalition se sont concentrés sur les questions concernant les femmes autochtones, les femmes handicapées et les femmes ayant des relations lesbiennes, celles-ci avaient toutes été laissées hors du dialogue de la violence faite aux femmes. Une compréhension des complexités et des conséquences inattendues des politiques évolue, mais la confiance fondamentale demeure la même. La coalition a bénéficié du travail du Woman Abuse Council de Toronto, du comité de London (Ontario) et des expériences novatrices de Duluth au Minnesota, de Denver au Colorado et du service de la police de San Diego en Californie. L'infrastructure de la collectivité et la réorganisation de la coalition donnent un nouvel élan pour faire face aux défis et aux opposants systématiques. Le fait que la question de la violence faite aux femmes reçoit de moins en moins d'appui du gouvernement et que les forces à l'oeuvre derrière ce recul se sont insidieusement infiltrées dans les médias devient particulièrement préoccupant. Notre histoire fait foi de notre détermination à ne pas laisser la question de la violence faite aux femmes et toutes ses manifestations retourner à l'arrière-plan.

 

La violence faite aux femmes est une violation des droits de la personne et une crise sociétale à laquelle on doit mettre fin.

 

Joan Gullen, fondatrice de la RCCEVAW 2008